Il était assis à la terrasse du Grand Café, avec une blonde à la robe blanche trop étroite, à l’attitude arrogante.

Lisa le voyait rejeter en arrière ses cheveux gris acier, d’un mouvement étudié et sec, elle devinait son regard insaisissable, mouvant, à l’affût derrière la fente de ses paupières un peu bridées, ses lèvres fines, son sourire appuyé, la courbe étrangement  sinueuse de sa lèvre supérieure…

 Un souffle d’air frais venant du fleuve la fit frissonner…

Ils fréquentaient les mêmes bars, les mêmes rues de la ville fière et inquiétante, éclatante et forte, imposante et d’une splendeur écrasante, Bordeaux, la ville d’or, tendue dans l’arc de son fleuve ocre et vert, large comme une mer…

On les voyait au Chat Qui Fume, au Comptoir du Rock, à la milonga de la rue Saint Genès le mercredi, aux soirées de Tangaronne  et de Tanguendo, à Tangofiesta  chez Roberto Gomez…

Avec Antonio et Eva, avec Marc et Antonella, avec le doux Christian et tous les autres, ils buvaient après le tango en plaisantant, en riant…mais le connaissait-elle vraiment, cet homme étrange et distant, et, d’ailleurs, qui, dans ce milieu, connaissait vraiment l’autre…

Parfois, souvent même, elle éprouvait un sentiment de solitude intense, de peur, le dégoût l’accablait après ces soirées pourtant détendues, apparemment amicales,  mais de quoi avait-elle peur ? Elle l’ignorait, elle se reprochait ce qu’elle appelait ses délires imaginaires…

 

Karim… elle l’avait rencontré à la Concorde un soir de tango, un soir d’ivresse, où elle traînait sa souffrance d’abrazo en abrazo, tentant désespérément d’oublier sa vie ratée, ses échecs, dans le mirage du tango, dans le miracle du tango… ils avaient dansé et une relation étrange s’était imposée à eux, fraternelle et conflictuelle, tels deux jumeaux inséparables autant qu’exaspérés l’un par l’autre…

 

Il lui avait présenté Antonio.

Antonio était espagnol, de son Andalousie il avait la fierté et une nonchalance élégante, elle avait compris, assez tard cependant, que sa gentillesse n’était que l’indifférence dédaigneuse du gamin du Sud pauvre à l’égard des Heureux du Monde… cela l’avait déçue et choquée, et elle était assez naïve pour en souffrir parfois,  mais il y avait entre eux  un pacte scellé en un lieu inconnu, de souffrance partagée et de sensualité retenue…

          

Ses cheveux noirs plaqués en arrière accentuaient la dureté de son visage, mais sa voix douce et un peu féminine venait contredire ce qu'elle savait maintenant être la véritable personnalité d'Antonio.

Elle avait immédiatement perçu la fascination qu'exerçait Karim sur Antonio, leur connivence profonde à laquelle se mêlait une sorte de rivalité tendre qu'elle ne comprenait pas… Karim était beau, son élégance un peu raide et ambiguë troublait sûrement Antonio… . Il était charismatique et sa longue silhouette de danseur affolait les hommes autant que les femmes du quartier Saint Pierre où il donnait ses cours de tango, dans une église baroque aux magnifiques fresques délavées, au sol de pierre luisant comme un lac au crépuscule.
Souvent  Lisa dansait avec Antonio, et Eva dansait alors avec Karim.
Le tango emplissait  l'église comme la mer un coquillage et Lisa oubliait le monde dans l'étreinte tendre d'Antonio, dans la voix chaude et passionnée de Cedron, tandis qu'autour d' eux Eva et Karim tournoyaient tels des satellites affolés et perdus.
Son front contre la joue douce d'Antonio, elle respirait avec délice son parfum subtil, elle écoutait son souffle, elle savait que lui aussi était à l'écoute, elle percevait son émotion dans la gravité presque douloureuse de sa danse, dans la retenue délicate de son pas…

Elle n'avait jamais oublié ces tangos, elle y pensait alors même qu'elle observait Karim,  Karim si loin d'elle, si étranger…et pourtant si souvent présent…Karim qu'elle ne comprenait pas…
-Lisa, tu es là…viens danser chez moi…
Il se tenait devant elle,  balançant ses clefs au bout de ses doigts fins, il la regardait de la manière enjôleuse  qu' elle détestait tant, la tête penchée sur le côté, en remuant sa langue à l' intérieur de sa joue…il la défiait.
- Non, dit-elle,  non, ce soir je danse à la milonga de M et A.
M et A étaient Miguel-Marc, et Antonella sa partenaire, tous deux fous de tango,  lui sentimental canaille, elle une petite fée fragile et assurée, gracieuse et légère comme un papillon.

-Ce soir je n'irai pas.
Karim comme à son habitude était intransigeant, ce soir peut-être verrait-il une amie, peut-être resterait-il seul chez lui, Lisa ne connaissait pas sa vie,  un jour,  alors qu' elle le croyait au Canada , elle l'avait vu au Café des Arts, avec Eva, l'amie d' Antonio…
Pourtant il lui avait téléphoné, de Toronto, avait-il prétendu, il lui avait menti… pour quelle raison, elle l'ignorait…
Et que faisait-il avec Eva, dans ce beau café de Bordeaux où si souvent il avait retrouvé Lisa autrefois… où si souvent ils avaient ri, ils avaient bu,  après la danse…
 Il connaissait pourtant la jalousie d'Antonio…
         


               

 Mais tout était étrange dans le monde du tango…et cependant elle l’avait < namespace="" prefix="o" ns="urn:schemas-microsoft-com:office:office" xml="true">

tellement aimé…depuis le premier jour…

Le premier jour, où, avec une curieuse sensation d’angoisse,  elle était entrée dans cette église…

Et aujourd’hui,  désenchantée,  elle dansait encore le tango …

 

En descendant la longue rue Sainte Catherine toute bruissante des pas, des conversations,  des cris,  des éclats de rire,  dans l’atmosphère déjà lourde de ce matin d’été,  Lisa respirait avec un peu de répulsion les odeurs humaines de transpiration, de parfums aussi, mêlées aux odeurs plus minérales de la pierre, des trottoirs humides fumant au soleil…

Un accordéoniste tout droit sorti d’un film de Kusturica, le pantalon informe et les cheveux trop longs, jouait tristement < namespace="" prefix="st1" ns="urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" xml="true">La Cumparsita devant la librairie de Paul de Brantès.

Paul, un aristocrate froid et cultivé, organisait avec sa compagne Maria  des soirées de tango dans des lieux magnifiques ou pleins de charme, le Giardino, la Halle…

Lisa était toujours troublée par la beauté classique du péristyle du Giardino, au sol en damier, où les danseurs semblaient être des pièces sur un échiquier, mais quel joueur diabolique les manipulait dans l’ombre…le savaient-ils…

Elle était fascinée par la perfection de la splendide halle à la structure métallique où ils dansaient parfois, les soirs d’été, une salle circulaire où l’extrême régularité des ouvertures, l’harmonie des lignes, donnaient paradoxalement une impression de fermeture totale, et ils étaient là, isolés du monde, prisonniers, dans ce cercle ésotérique,  dans le tango…

Aucun de ces lieux n’était anodin,  pas plus que ne l’était Le Comptoir du Rock, lieu presque new-yorkais au charme décalé, abîmé et poétique, rouge et noir, bistrot et club à la fois au centre duquel trônait un beau piano à queue noir.

 

Et là, un jour où elle dansait le tango avec Karim, Lisa avait  vu sur le piano l’écharpe rouge…l’écharpe sanglante… l’écharpe qu’elle avait peinte des années auparavant, sur un piano noir identique, et elle, Lisa, s’était représentée sur la toile, accoudée, le visage dans les mains sur ce piano noir, sur cette écharpe rouge…dans cette période si triste de sa vie...

 

 Elle sentit une présence, Antonio et Eva étaient là, sans doute étaient-ils allés chez Paul… Antonio la regardait avec une indifférence un peu ironique, Eva souriait, les mains enfoncées dans les poches de son large pantalon de toile bleue.

- Hola, Lisa, que tal, dit-il en se balançant nerveusement d’une jambe sur l’autre.

 

Lisa caressa de la main son sac de cuir fauve, agacée :

- Muy bien, muy bien.  

- As-tu aimé la milonga de Tangofiesta vendredi ? Tu n’as pas beaucoup dansé... 

Il regardait par terre en lui parlant.

- Non, en effet, je n’ai pas dansé..., Lisa se mordit la lèvre.

- Tu sais,  Lisa,  je ne t’ai vue que lorsque tu partais,  dit-il en triturant le bout de ses doigts,  Karim n’est pas venu ? 

- Ah …, Lisa était de plus en plus exaspérée…  Non, il n’est pas venu.

 Lisa se moquait pas mal que Karim vienne ou pas, elle le connaissait bien…et heureusement elle était indépendante et n’avait besoin de personne pour aller danser, elle savait jouir des choses simples et merveilleuses que la vie lui offrait à chaque instant, un coucher de soleil sur la Garonne, l’odeur des livres de La Hune à Paris, une balade en solitaire dans sa voiture en écoutant du flamenco des larmes plein les yeux…

Karim avait dansé le tango avec elle, souvent, en tentant de la séduire, il avait dansé amoureusement avec d’autres femmes devant elle, il avait dansé amoureusement avec elle devant d’autres…

Elle aimait la passion et la fougue, elle aimait la tendresse et l’abandon, elle n’aimait pas le jeu…

Le tango était pour elle un instant de fusion, un moment sublime d’exacerbation des sentiments, un moment de sincérité totale… hors du temps et de la réalité, un moment de vérité aussi, de respect de l’autre,  et d’amour, mais elle s’apercevait,  avec une déception croissante,  que trop souvent il ne s’agissait que de savoir faire et d’habileté, sans aucun sentiment, sans affectif…

Elle en avait assez d’entendre Corinne évoquer ses prouesses de danseuse, assez de supporter son comportement vulgaire, assez de voir Karim rire à ses bons mots…

Pourquoi Karim, qui était intelligent, supportait-il cela ? Corinne était-elle une réincarnation de Circé, la sorcière de I’Odyssée qui métamorphose tous les hommes en pourceaux ? Parfois tout ce cirque la faisait éclater de rire...

 

Elle n’attendit pas qu’Antonio lui dise que la milonga était un endroit convivial où il n’est pas nécessaire de danser, mais où se nouent aussi des relations sociales, etc.…, non, les discours convenus ne l’intéressaient pas, elle aimait mieux les plaisanteries d’Antonio,  ou sa sensibilité, qu’elle devinait lorsqu’elle dansait avec lui.

Eva montrait une assurance étonnante, elle secouait ses cheveux blonds et scrutait Lisa avec insistance : Karim danse vraiment très bien le tango, tu sais, Lisa, j’ai dansé avec lui dernièrement, l’as tu vu ces temps-ci ? 

Non, elle ne l’avait pas vu,  bien sûr,  il n’était jamais où on l’attendait, elle avait aperçu sa Dino de collection près des quais, et un autre jour elle avait cru le voir attablé à l’ Alligator, son feutre sur les yeux, avec un homme basané…

 

Lisa avait parfois l’impression fort peu agréable qu’une araignée danseuse de tango habitait son cerveau et le lui dévorait peu à peu,  elle ne connaissait plus qu’un seul mot : tango ,  il lui serait imposé jusqu’à la nuit des temps, à la porte des enfers on le lui demanderait, et Karim serait là en prince des ténèbres, elle entendrait La Cumparsita et il l’entraînerait dans les flammes en dansant,  elle verrait alors qu’il portait sur une main le mot Love et sur l’ autre le mot Hate tel Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, et elle subirait ad mortem æternam saccadas, boleos et ganchos,  plus quelques portés,  elle qui n’aimait rien tant que danser milonguero…

 

Elle avait reçu une lettre la mettant en garde, de manière énigmatique, le matin même,

elle l’avait déchirée…

                       

Sur un papier filigrané d’or, on avait écrit à l’encre noire: fais attention à toi.

 Au verso,  l’enveloppe de kraft rouge portait l’inscription TLC.

TLC… elle n’oublierait plus ces trois lettres…

 

S’apercevant qu’Antonio la dévisageait avec une curiosité ironique, elle fouilla dans son sac,  prit ses clefs : ce soir je vais à la milonga de Miguel, dit-elle, j’ai envie de danser, de sortir, il fait si beau…

- Tu as raison… dit il,  et Miguel est très accueillant…, oui,  et il a un bon tango…hasta luego, Lisa.

 Un peu troublée,  agacée,  elle décida d’aller se ressourcer à la Rose Pourpre,  peut-être l’endroit qu’elle aimait le plus à Bordeaux, une librairie qui avait toujours gardé le même charme à la fois suranné, feutré,  et néanmoins contemporain, un charme qui l’attirait irrésistiblement, qui parfois la poussait hors de chez elle, par n’importe quel temps, avide de lecture, d’art,  et elle se plongeait alors dans ce qui pour elle était un monde merveilleux et riche…

 Il faisait si chaud que la ville pesait comme une presse, l’atmosphère frémissait.  

 

Après le calme de la librairie, elle avait un peu peur de se replonger dans le tango et ses tensions souterraines, mais là aussi tout était tranquille, un jeune homme dansait pieds nus en sifflotant, perdu dans son rêve, Katia se pâmait dans les bras de son partenaire, comme d’habitude Bob était escorté de ses groupies attendant leur tour et le surveillant attentivement, Laetitia  était là aussi, assise sur le bord de la table près de la lampe de verre rose, de temps en temps on entendait sa petite voix expirante, sa voix de chaton qui quémande un peu de lait, ah comme tout cela pouvait être amusant… pour qui ignorait tout des arcanes de ce monde secret, de ce monde violent, le monde du tango, où l’on joue à la vie…

Il y avait dans la vie des gens de telles failles, et Lisa les ressentait violemment dans la danse, il y avait tant d’ombres - et souvent elle les prenait en elle comme des chocs qui lui ôtaient un peu d’elle-même - qu’elle en avait peur,  elle désirait alors farouchement s’en libérer,  et elle filait vite au bord de la mer au petit matin d’été,  et elle oubliait Karim, et Antonio,  et Eva,  même Laetitia,  elle oubliait le malheur,  les pertes, la misère,  l’abandon, elle respirait enfin…

- Tu te fais trop de cinéma,  lui disait Karim, moi je danse avec une femme, dans l’instant, je cherche à avoir un beau tango, c’est tout, un moment d’entente…

Lisa souriait sans répondre.

Elle n’écoutait plus, qu’étaient les mots ? Elle regardait,  elle essayait de comprendre…ce qui était caché.

 

Miguel était là, amical, et elle dansa avec lui une milonga enlevée, une milonga comme la java que dansait son père autrefois les mains dans le dos de sa partenaire, son père qui aimait tant danser…

- J’ai dansé avec Karim hier,  entendit elle. C’était Aude… mais quand donc  cesserait -elle  de comptabiliser ses succès, Antonio, Miguel, Karim, Roberto… quel ennui…Lisa croisa le regard irrité d’Antonella, elle lui fit un signe complice...

Dans sa voiture elle mit Hugo Diaz, l’harmonica l’exaltait…il vibrait d’un désir inassouvi

comme une soif d’infini…

La ville était lisse et chaude comme un galet…

 

 

 

Extrait 2

En tête de chacune des descriptions, une initiale…

Puis venaient des caractéristiques succinctes, comme la couleur des cheveux, ou la longueur des jambes, ….

Enfin il racontait des nuits d’amour… Vraies ? Imaginaires ? Car pourquoi ce carnet s’était-il trouvé là, sur le plancher de sa voiture…

Et à qui appartenait-il…

Elle se refusa à poursuivre la lecture, au bord du malaise.

Il lui était impossible de croire qu’un homme de son entourage pût se comporter de la sorte.

Elle avait eu le temps de lire : « Elle est amoureuse, je l’ai lu dans son regard, elle m’a pris la main… quelle douceur dans ses yeux, elle n’en sera que plus désespérée, lorsqu’elle comprendra, elle en sera humiliée, il faut qu’elle perde son amour-propre… »

 

Elle jeta violemment le carnet sur son bureau, et vit alors un fin bristol s’en échapper, La Négresse blonde, aux Bassins à Flots…

C’était  un vieux remorqueur reconverti en restaurant, décoré dans un style Louisiane, exotique et branché.

Elle se hâta de poser un disque dans le lecteur, et la pureté flamboyante de la clarinette de David Krakauer retentit victorieusement dans l’appartement, tandis qu’elle allumait les bougies un peu partout dans les pièces, et qu’un doux parfum de cire chaude mêlée au miel se diffusait avec volupté tout autour d’elle.

Il fallait oublier. Il ne fallait pas voir le regard que Flora avait jeté à Sandry, après le tango, un regard à la fois émerveillé et implorant, il fallait oublier la manière brusque et indifférente dont il s’était détourné, la laissant seule au milieu de la piste désertée.

Il lui avait joué le grand jeu, dans le tango, le jeu de la fusion totale, de la douceur et de la découverte, il l’avait regardée avec une émotion si particulière, il avait créé pour elle l’illusion du couple, pour elle qui commençait à s’éloigner de lui, il le savait…

Karim pendant ce temps-là avait regardé la scène avec un détachement amusé, adossé au bar, une coupe à la main.

 

-Que penses-tu de sa danse ? Avait murmuré Fanny à l’oreille de Rosanna, assez fort cependant pour que sa question parvienne jusqu’à lui.

-Il danse show, et j’aime ça, avait répondu celle-ci avec son sourire énigmatique, sa diction parfaite. Elle avait toujours l’air de s’excuser d’être aussi assurée tout en maintenant fermement son aplomb.

-Il danse show, oui, mais moi je danse hot, c’est toute la différence, répliqua Fanny avec une provocation amère.

    A suivre                                                                                                                                                           Jo Deyris

 

 

Extrait
 Une nuit où elle ne pouvait se résoudre à rentrer chez elle, après une milonga triste, une  milonga de bruit et de fureur, où elle n’avait trouvé que la colère et l’amertume dans l’abrazo de son homme, elle avait poussé la porte du bistrot des Lois, la porte à côté de la sienne, elle s’était jetée sur la banquette de velours prune, elle avait demandé un verre de vin et des tapas, une cigarette et un journal…

 Au comptoir des gens riaient et buvaient, une chaude pénombre était là, d’où émergeaient des visages adoucis, comme éclairés de l’intérieur, soudain quelques mots en espagnol, prononcés avec la diction si caractéristique des andalous, qui leur donne cet air supérieur et fatigué de ceux qui pensent trop vite, la plongèrent dans un fracas de sons et d’images…et aussitôt lui revinrent les émotions, le désespoir, l’aspiration à autre chose , l’oubli de soi, l’atmosphère intime et angoissante de l’église de Karim, le parfum d’Antonio, la fureur de Karim… les tangos de Pugliese…

 

Il était là, Antonio était là, au fond de la salle, entouré de femmes bavardes et agressives en jupes fendues, et elle comprit immédiatement qu’il l’avait vue et qu’il était agacé de toute cette agitation futile, car il se leva et se dirigea nonchalamment vers le bar où il demanda une coupe. Alors, s’avançant vers elle, il posa  ses lèvres sur le bord du verre puis le lui tendit, enfin, se penchant, il écrivit rapidement sur la nappe blanche 99, quai des Chartrons, hasta pronto.

 La grande porte cochère verte était fermée quand elle y arriva, elle souleva le lourd heurtoir de métal rouillé, le fleuve était sombre et agité mais sa présence vivante et bénéfique la rassurait et lui apportait une sensation d’ouverture exaltante.

Enfin il fut là, en face d’elle. Il avait eu les clés, lui dit-il, d’un chai  désaffecté, et elle le suivit le long du large couloir encore imprégné d’une odeur sourde de tanins, jusqu’à une immense salle voûtée où trônaient quelques barriques teintes de cette  délicate couleur violette du vin badigeonné sur le bois. Un gros fauteuil de cuir déchiré supportait un vieux poste à cassettes, un vélo était posé contre le mur de pierre, le guidon entouré de l’ écharpe rouge d’Antonio, par terre traînaient quelques vieux journaux espagnols, ABC,El Pais… Quelques bougies apportaient une lumière comme flottante, nacrée, et  l’affiche Tango de Saura éclatait comme un coup de poing tout en haut de la nef centrale.

 Elle attendait. Alors il s’avança vers elle qui se tenait immobile près du vieux fauteuil. Elle avait tant aimé ce moment troublant où leurs regards se rencontraient, ses yeux à lui noirs, profonds , brillants, emplis d’une émotion douce, inquiète, mais aussi d’une grande retenue, comme avant une cérémonie. Elle souriait toujours, à ce moment-là, lui jamais.

Ils se placèrent l’un en face de l’autre, lentement, et doucement il prit son bras gauche et le posa contre son épaule, autour de son cou. Puis il poussa doucement la hanche de Lisa vers l’extérieur, et posa son front contre sa tête. 

 Elle aimait cet instant où rien encore n’existait, que la douceur fraternelle du contact, épaule contre épaule. Elle appuya doucement son corps contre la poitrine d’Antonio, prenant soin de conserver une position légèrement oblique, en un équilibre fragile et confiant.

Il prit alors sa main droite dans la sienne, la soulevant délicatement, et enroula lentement son bras autour de sa taille.

Elle respirait au rythme de son souffle, tous deux se parlant ainsi, et lui parfois très doucement disait ah

Alors vint la musique, les vagues du tango enflaient et s’enroulaient autour d’eux, une onde infinie, une plainte passionnée et désespérante, une plainte révoltée qui la remplissait tout entière.  Perdue dans ce flot mouvant, confondue avec lui, elle éprouvait la joie de la fusion totale avec l’univers, avec lui, dans ses bras, le cœur battant, lui qui la tenait, perdus l’un dans l’autre dans une harmonie totale qui la terrassait.

Enfin sur le tempo,  il s’arrêta, et la tint embrassée longuement sans bouger, elle resta dans la position où elle se trouvait à ce moment, ses jambes l’enlaçant, ils sentaient leurs frémissements, la voix du chanteur s’était tue, les violons s’envolaient autour d’eux, il la consolait, ils se consolaient… Puis  le bandonéon fit entendre sa voix saccadée, iI l’entraîna alors dans une lutte poignante et enfiévrée « Piensalo bien »… il s’arrêta et dans un mouvement empreint de respect, les yeux baissés il s’écarta d’elle, barrant son passage. Alors effleurant le sol en un cercle délicat, elle vint poser son pied contre le sien, puis le souleva pour le poser de l’autre côté, avec retenue, caressant sa jambe.

Elle dût résister au désir de regarder son visage fermé, ailleurs, mais tellement avec elle.

 Très lentement il la fit pivoter face à lui, glissa avec fougue vers elle qui recula et l’enlaça. Ils s’immobilisèrent alors, figés dans l’élan de leurs jambes tendues, tremblants.

 Ils se quittèrent sans un mot, il se détourna…

Elle courut tout le long du quai, pleurant, et au coin des Quinconces un motard fou sur une Northon noire la heurta, la blessant à l’épaule, dans le miroir de son casque intégral elle ne vit l’espace d’une seconde que sa propre image effrayée…et le serpent  d’or gravé sur la visière                                 

  à suivre…                                                                                                                                       Jo Deyris